Evolutions népalaises – extrait du journal de bord

quelques photos ici... , et la aussi, la video ici

La route
Il fait non de la tête. Ca signifie oui. On attache deux bateaux chacun sur deux taxis ça tient à peu près puis c'est parti! Coups de klaxon, coup de frein,
coup d'accélérateur, klaxon, frein, coup de démarreurs, klaxon, coup de stress! Boris assis à l'arrière de l'autre taxi est si proche qu'on pourrait se serrer
la main. Arrivée à la gare de bus, déchargement des bateaux. "Bahrabise, Bahrabise, Bahrabise, Bahrabise!" Deux petits Népalais armés de chariots
tentent de communiquer avec moi qui suis un peu perdu dans tout ce bazar de véhicules. Que me veulent-ils? En fait c'est pile le bus pour notre destination!
Hugo et Léo montent sur le toit et on leur passe les bateaux et les sacs qu'ils commencent à sangler, le chauffeur nous fait signe de monter puis il démarre,
les copains toujours sur le toit... Avec Boris on se met au fond du bus, tranquillement chacun sur un siège mais rapidement on doit se regrouper car le bus
se remplit au fil des arrêts "Bahrabise, Bahrabise,Bahrabise". L'arrière du bus rebondit à chaque bosse, c'est-à-dire tous les 100 m. On se retrouve en l'air
pendant un instant puis nos fesses retombent lourdement sur le siège, bien dur. Ma jambe gauche dépasse au milieu du couloir et sert d'appui à un Népalais.
Une petite vieille assise derrière s'accroche à mon torse pendant certains virages et moi je me concentre à regarder la route. Ca tourne ! A chaque arrêt des
gamins montent pour nous vendre des trucs. Ils sont tous autour de moi : "Chips? Water? Badam?". Boris se moque de moi avec un autre Népalais.


Le toit du bus
Sur le toit du bus j'accroche ma barque.
Sur le toit du bus je mets mon sac
Sur le toit du bus, assis en vrac,
Dix autres montent et on se tasse.
Sur le toit du bus je suis agrippé pour ne pas tomber ni pousser l'enfant à côté de moi. Je vois la rivière que nous allons descendre et les montagnes qui nous cernent.
J'éprouve l'impression de rentrer d'un très long voyage.

Le pont Népalais
Devant le pont népalais je regarde mes amis passer ;
Sur le pont népalais je regarde où je mets les pieds ;
De l'autre côté du pont une paysanne m'offre le thé ;
Sous le pont népalais dévale l'eau du Tibet ;
Sous le pont népalais mon kayak s'est renversé ;
Sur le pont népalais les enfants ont bien rigolé.

Le rat
Une jeune fille retire sa main en criant. Dans le sac de beignets quelque chose remue. La tante prend la pince à beignets et l'atrappe par la queue. Les femmes rient
entre elles d'un air entendu. Le rat, mité, miteuse calamité. Il se débat tel un serpent. La dame prend une grosse pince pointue et chope le rat au niveau de l'abdomen.
"Elle va défoncer la petite souris" pense le blanc. Elle lâche la queue et avec la pince à beignets agrippe le cou du rat. "Elle va lui tordre le cou!" Elle le libère dans le
caniveau. Il repart agilement à l'assaut du mur, mais elle le renvoie sans cesse dans le caniveau. Finalement le rat abandonne. Il a compris... Ils se sont compris.

La Bhote Kosi
La première, celle qui gardera une place spéciale dans mon cœur. Mélange de choses communes (kayak, vagues, cailloux, saut de rouleaux) et de nouveaux rapides.
Décor inenvisageable, essaims d'abeilles suspendus aux falaises, surplombés de collines aménagées en terrasses se perdant dans la brume.
On dévale la rivière dans de beaux et longs rapides, regardant ce qui nous attend à la prochaine cassure, si ça a l'air bon on s'y lance en faisant les malins.
Mais la rivière est joueuse, elle veut nous offrir ce qu'elle a de meilleur et le gros rapide n'est jamais loin.
Ça commence par une disparition. L'eau se dérobe à notre regard. L'un de nous va regarder au bord. Ca continue avec un signe. Nous devons tous aller voir.
Le groupe redevient quatre individuelles personnes. Hugo avance loin devant. Léo débarque tranquillement et vide son kayak. Je vais voir de l'autre côté de la rivière.
Boris attend, espérant que ça passe. Le début est engageant, toujours. Sur ma berge, je fais attention où je marche, parmi les éboulis de cailloux. Puis il y a un gros
bloc sur lequel je me hisse. Et le rapide se dévoile alors dans sa totalité. Début un peu remuant, petit passage un peu "joueur", puis une grosse chute d'eau qui fait peur.
Mes amis en face sont regroupés sur un autre bloc. Ca parle moins, ils se regardent puis font des signes en direction du passage. L'eau coule, fort. La rivière rit aux
éclats devant les hommes intimidés. Ils vont porter leurs kayak pendant quelques centaines de mètres. 25 kg sur l'épaule, dans des cailloux instables au-dessus de
rapides plein de pièges, ça les remettra à leur place.

Le sac étanche
Mal fermé, il prend l'eau...

Dans la ville
Le chien se prend des coups de latte. Il lui manque des poils. La poule se promène dans la maison, picorant les grains de riz tombés par terre. Aspirateur népalais,
elle aime faire tomber les plats qui sèchent. La vache à des colliers de fleurs, des tikka sur le corps et tous les dieux hindous dans son estomac.

Le touriste
Il veut voir. Voir des choses typiques. Voir les images de cartes postales. Puis il doit en envoyer. Son arme est son appareil photo. Ses souvenirs tiennent dedans.
Un répertoire nommé Népal, dans son dossier mes images.

Le nouvel an Népalais.
Le vacarme d'une procession nous réveille vers six heures. Des groupes armés de percus, de cloches et de sifflets progressent vers Basantapur, la cité royale.
Certains sont habillés avec le même costume, d'autres non. Je sors de mon lit et marche vers les temples. Là-bas c'est un joyeux flot humain qui avance en musique
et se perd dans l'étendue de la cité. Quelques temps après, la foule reprend son défilé dans l'autre sens. La plupart sont sur des camionnettes décorées qui servent
de char pour passer de la musique sur de vieilles sonos grésillantes ou pour des orchestres improvisés. Et ça danse, et ça crie… C'est trop la teuf ! Boris et moi n'y
tenons plus, on enfile nos T-shirt orange, on se met un sac étanche sur la tête et on rejoint le défilé ! On commence à danser en faisant bloubloubloublou et les gens
rigolent de nos déguisements. Il nous accueillent dans leur fanfare et nous emportent avec eux. On continue à danser et saluer les gens qui font la fête, s'éloignant des
rues que l'on connaissait. La bande avec qui on est fait un vacarme d'enfer et ne s'arrête pas de danser et scander des refrains. Boris est comme un fou et fait fureur
avec sa danse de l'éléphant. Puis nous nous retrouvons face à une porte encadrant la rue. À l'entrée, des femmes font la tikka, le point rouge sur le front pour bénir
chacun pour la nouvelle année. On reste un peu, observant le cortège mais sommes rapidement invités à monter sur un char. Et la fête repart de plus belle. Il nous
offrent le raksi, la bière de riz, un collier de fleur et on sympathise avec cette bande de potes. Ils nous apprennent et traduisent leurs chansons. On est avec le club
de foot du quartier de Bakhtapur, dont le capitaine est un rocker en blouson de cuir, fan d'Arnold Schwarzenegger et de body-building… Certains moments on
descend de la camionnette pour reprendre les instruments et foutre le bordel dans la rue. Mon sac étanche « marathon de l'Ardèche" trône sur la tête d'un de nos
amis pendant que je tape en rythme avec les cymbales. Ou cela finira-t-il?

Thuli Bheri
Partir de Pokhara est sûrement la pire des épreuves qui nous attend... Nous voilà dans un bus surchauffé, parti pour dix heures ou plus de trajet avec déjà une
maman et son babu collés à moi. Boris (BARRYS) a une grosse chiasse, il va vivre de très longues heures je pense. Arrivée prévue dans la nuit à Surkhet où il
va être dur de trouver un endroit pour dormir… Pendant ce temps impossible de lire, écrire ni même dormir… La poussière, les cahots, les fumées d'échappement
et même, par chance, un cageot de poules sur mes genoux ? Le chauffeur a l'air d'avoir trente, trente-cinq ans. Ici on dit qu'il y a des chauffeurs fous et des vieux
chauffeurs. Longue vie à toi daï !!
A mi chemin on a perdu aucun kayak et le bébé ne m'a pas vomi dessus. Quelle chance !
Il est 21 heures, nous venons de nous situer sur la carte. Nous ne sommes qu'à un tiers du chemin ! Le bus va arriver vers 8 - 9 heures du matin et non neuf heures
du soir comme je pensais… On se rend compte que nous allons passer 12 heures de plus et la nuit dans le bus ! Ça ne me surprend, ni même m'afflige, ce trajet
était parti pour être infernal de toute façon.
La nuit est froide. Elle passe.

Arrivée au petit matin à Surkhet, petite ville d'agriculteurs où on aperçoit une tour de contrôle. L'air se réchauffe très vite, le temps que l'on décharge et que Dom
appelle le pilote de l'avion. On doit avant toute chose organiser le vol pour Juphail, dans le Dolpa district. Le contact est trouvé, nous allons en camionnette à
l'aérodrome, d'une façon étonnamment simple et détendue depuis que nous étions revenus en ville. On va certainement pouvoir charger les bateaux dès notre arrivée !

L'attaque des dollars
Après avoir pesé et chargé les kayaks dans l'avion on se retrouve tous les cinq. on va maintenant payer, sortir nos 1600 $ pour le billet. (Soit environ 260 € chacun).
Il va falloir payer dans un endroit tranquille et non dans la rue ou le bus comme cela se passe d'habitude. On se retrouve dans une salle de l'aéroport. Puis un autre
Népalais nous dit de le suivre, dans son 4x4. Il veut nous amener dans le Lodge qu'ils nous ont trouvé, "le meilleur de la ville". Alors on le suit. Puis on s'installe dans
le hall. Puis on demande le prix des chambres. C'est trop cher (neuf euros par personne). Ils nous disent de visiter les chambres. On y va. On visite le premier étage. 
C'est bien. Ils nous disent d'aller au dernier. Une horde de Népalais nous accompagne. La terrasse est au top. Alors on redescend. On remonte. Les Népalais portent
nos sacs. On s'installe et on attend l'employé de la compagnie d'avion. Des personnels nous montent des chaises et nous nous revenons pas d'être traités comme des
hôtes de marque ! Je pensais juste prendre un billet d'avion à 300 €, Mais ici c'est bien plus que ça, c'est beaucoup plus important que d'acheter du ryanair sur internet.
Ça y est, on va payer. Moi avec des dollars et des roupies, Boris avec des euros et les autres en roupies pour un total de 27000 roupies chacun. La cérémonie est
terminée. Dieu dollar est honoré.

The rooftop
On the rooftop, above the street.
I see people trying to live.
I see the dust around the kids.
On the rooftop is bad feeling.

On the rooftop there is my room.
Cleanness, TV, the phone and clim.
Bottle, glasses and hot shower.
The reach white man has big power.

Down on the ground the cockroach runs
Behind the wall the mouse hidden
Down on the ground the dog biting
Behind the wall the kid working.

Hey rich man! Why do you want to stay on the rooftop ?
Your feet remains down deh, in front of my shop!

Maman,
J'ai trouvé ton paysage. Je suis assis en haut d'une colline, au sommet d'un petit village nommé Tibrikot. Sur cette colline se trouve un lieu sacré, fortifié, orné
de grands drapeaux, longues et fines étoffes multicolores flottant au vent soutenu qui remonte la vallée. Au fond de celle-ci coule la rivière Thuli Bheri, que je
vais descendre sur plusieurs centaines de kilomètres. Elle va s'engouffrer dans un profond canyon que nous irons explorer demain. De hauts sommets enneigées
ornent ce décor au dernier plan. De grands vautours nous ont accueillis dans cette atmosphère médiévale où un père de famille va nous offrir l'hospitalité. Il n'y a
pas de route dans cette région très reculée et pauvre. Les seuls bruits qui me parviennent sont ceux du vent qui souffle et de l'eau qui coule. L'air est très sec.
Je retrouve les choses essentielles que tu m'as enseigné. L'histoire, la beauté, l'amour de la nature et des êtres vivants. J'aimerais que tu sois là car il ne manque
plus que toi. À bientôt maman.

Day 3
Feu de camp entre Awulgurta et Chouhka, rive gauche au bord de l'eau sous un énorme pudding, sur une petite section de sable entre plusieurs gros blocs, peu de bois.
On vient de s'envoyer un ou 2 km de gros rapides, pentus avec beaucoup de volume. On a tout torché rapidement, c'était bon ! !
Retour en arrière, point par point.
Portage de la gorge d'Awulgurta. Grand regret!! Deux heures de pause plus marche, deux porteurs pour cinq (500 roupies chacun), une flopée de gamins à nous suivre
et l'expérience des porteurs népalais, mon kayak sur le dos, le temps de quelques kilomètres en train de passer dans le village. Matin : plusieurs kilomètres de plat dans
un décor engorgé, aride, ocre, vert. Chaque virage dévoile une autre variante, un autre mur magnifique.

Night 3 – La Terre, mon lit.
Couché par terre au fond de la vallée, sous le plafond étoilé, j'ai un lit grand comme La Terre. Ici on apprécie la vie dans chaque moment. Chaque action que nous faisons,
nous apprécions le plaisir d'être en vie, libre de nos mouvements. La rivière nous apprend le silence. Et le bonheur. Deux choses essentielles auxquelles s'ajoutent le prix de
la vie, qui est lui plus apporté par l'isolement, le décalage culturel avec ce peuple qui paie le prix d'un lieu de vie exceptionnel par une rigueur de survie implacable et accablante. 

Quel genre d'extraterrestres sommes-nous pour ces villageois pauvres et isolés ?
Ici la pauvreté semble tenir à distance la misère. La rivière qui coule est un vecteur de vie et de fraîcheur qui irrigue jusqu'à l'océan. Ses riverains la protègent de façon
sacrée car elle finira dans le Gange qui doit rester pur. Le kayak est une autre façon d'utiliser l'énergie formidable de l'eau. Bien plus poétique que le gros barrage
destructeur. Je m'imaginais vivant ici toute l'année, transportant du riz dans mon bateau à la manière des ânes que l'on croise à chaque détour du chemin,
« l'autoroute du Dolpa ». Ici absolument rien de motorisé, aucun éclairage extérieur, rien que le bruit de maîtresse Thuli Bheri.
À mon humble niveau de compréhension, c'est plutôt le peuple habitant ici qui aurait plus à m'apprendre, peuple agriculteur des montagnes et de la rivière.
Esprit de vallée, presque totalement coupé du monde. Le travail : Valeur centrale. Sois brave ou racornis toi. Va traire la chèvre pour ta famille dès que tu
sais marcher. Le respect, Respect de tous les êtres vivants.
La rivière m'a quand même offert ça : l'émotion. Passer deux heures bouche bée, halluciné de chaque décor et chaque marque de vie humaine, empli de cette
boule au ventre caractéristique d'une vie intense et pleine de sens.

Quatre éléments
Respirer l'air le plus pur,
Entouré de montagnes puissantes.
L'eau qui nous entraîne loin,
La chaleur et l'odeur du feu,
Font brûler nos coeurs nomades.

Day 4 – Le réveil
Nous formons une tache de plastique au milieu de ce décor. Kayaks, sacs étanches, duvets, matelas, tout sur nous n'est que plastique, composite
et « Vêtements techniques ».
Vert, orange, bleu, jaune, nos bateaux colorés, notre habillement voyant, nos visages rougis sont une exception mouvante dans cette vallée.
« Les blancs qui descendent sur la rivière. »

22 novembre 2012 – Day 5
On a fini la Thuli Bheri !

23 novembre
Nous voilà maintenant dans la Bheri Nadi, en direction des grandes plaines de jungle du Teraï. La vallée c'est élargie et depuis 13 heures hier
nous évoluons dans de grandes gravières, pleines de méandres, baignés dans un climat et une végétation méditerranéennes. L'eau cristalline,
le bruit sourd et lointain d'un ou deux rapides et la taille des vagues me donnent impression d'être en mer ! L'eau est bonne et les plages de
sable fin abondent. Les habitants ont tous l'air d'être pêcheurs. A la ligne, au filet, au piège… Les collines sont toujours rouge, ocre et vertes
avec des conglomérats de cailloux rappelant que la rivière fut d'abord un grand glacier… Nous avons pu apercevoir aujourd'hui un ou deux
sommets enneigés, ce qui n'était pas si fréquent en raison de l'encaissement de la vallée dans laquelle nous progressions depuis cinq jours.
La Thuli Bheri se termine par une section de classe III, volume, avec de très beaux rapides et de grosses vagues. Quel parcours de raft cela ferait !
Les rapides sont si nombreux qu'il faudrait la refaire 10 ou 20 fois avant de connaître un peu mieux cette rivière. Le premier aura quand même
surpris tout le monde. Moi je me souviens de deux ou trois gros passages assez courts mais bien intenses. Celui dans golden canyon avec les
gros blocs siphonants et le seuil à droite, celui du jour 2 où je suis parti avec Dom dans un énorme rouleau avec une grotte sur la falaise de gauche,
celui du jour 3 avec l'énorme bourrelet à l'entrée et le bloc à gauche. Ce même jour on a passé une énorme vague avec Boris au bord, rive gauche.
Quelle claque ! Il y a eu chaque jour de longs enchaînements de chaos rocheux, à l'arrivée de petits affluents. Il y a eu dans golden canyon, ce
petit 5 avec une enfilade de trois seuils aux gros rouleaux. Il y en a eu plein…
Je me rends compte qu'il était prétentieux de vouloir apprendre directement de la rivière. Nous ne faisons qu'y passer, au moment le plus propice
de l'année, profitant surtout de ses rapides. Les gens d'ici là côtoient toute l'année et se nourrissent dedans. Ils y inhument leurs défunts. Il la voient
gonfler à la mousson puis se calmer petit à petit. Leur chemin longe la rivière fidèlement entre les falaises escarpées. La rivière n'est rien sans la montagne.
C'est cette dernière qui apporte les cailloux, rochers, et blocs qui façonnent les rapides que nous aimons temps. La montagne. L'homme peut y creuser
des tunnels, des routes, et y faire sauter des pans entiers, mais il n'aura jamais raison d'elle. Elle est de ce fait beaucoup moins fragile que le cours d'eau
qui l'habille. Et l'air que l'on respire ? Est-il encore plus sensible ? On a pu le ressentir clairement entre les agglomérations où tout le monde porte un
masque et la vallée du Dolpa où l'air est extraordinairement pur et où la pollution ne semble pas exister. Pourtant notre air se réchauffe implacablement.
Tels les océans et leurs régions à haute concentration de déchets, l'atmosphère se troue aux pôles et se réchauffe. L'activité humaine laisse de sales
traces sur notre terre et les années qui viennent vont être pire encore à ce niveau.
Devrait-on revenir à une vie comme il vivent ici ? Ce serait sur de nombreux points un retour en arrière. Les villes sont déjà si denses. L'homme moderne
s'est regroupé en cités géantes, pompant les ressources nécessaires à sa survie dans de vastes régions transformées selon ses besoins. Agriculture
intensive, déforestation, production d'électricité, mines et exploitations de minerais en tout genre. Tout ceci revient à la ville par tous les moyens de
transport possible et alimente la civilisation humaine moderne. Celle-ci recrache tout ça en sciences, en culture, en sport, en politique, en nouveaux
défis à la race humaine. Certains privilégiés retournent à la source, essayant de comprendre d'où ils viennent. Ils montrent aux gens de la montagne
à quoi servent leurs sacrifices. S'amusent là où leurs parents leurs ont interdit de se risquer. "La rivière est dangereuse. Chisapani". L'âge du plastique
et de l'électronique bat son plein et permet de réduire la planète à une échelle humaine. Une journée de voyage dans le Dolpa te transporte à 40 km
de chez toi. Une journée d'avion te fait faire le tour du monde. Une minute d'ordinateur te transporte où tu veux… On vit pleinement cette époque en
sachant qu'elle nous conduira à notre perte.

26 novembre - retour à Pokhara.
Ici la propreté est un luxe, que nous nous payons volontiers. Régulièrement au Népal nous nous retrouvons face à nos déchets. Les toilettes populaires
se composent d'un chiotte à la turque, moulé dans le ciment, et d'un robinet ou robinet douche, rouillé et fuyant. L'endroit est humide et les murs suintent.
L'odeur est un signal d'alarme : "Attention Kule, ici tu n'es pas chez toi!" Il va falloir toucher la porte, la chasse ou le seau d'eau, le robinet, l'éventuel bout
de savon de la taille d'un petit biscuit coconut. Dans leurs tongs, nos pieds se ratatinent, priant pour éviter les éclaboussures. L'atmosphère s'insinue en toi,
te laissant un goût de vinaigre avarié dans le fond de la bouche, bien cachée sous le morceau de vêtement le plus proche. Nous voilà ramenés à notre
condition d'étrangers, effrayés des maladies locales et notamment de la bien nommée Turista.
Les scènes les plus tristes sont aux arrêts de bus dans les villes de passage. Les tremblements et rebondissements de la Tata machine s'arrêtent, après
un ultime freinage crissant et chauffant. Un flot de petits Népalais sort et nous nous retrouvons les pieds dans la poussière et les emballages plastiques
essayant de savoir si c'est la pause repas ou un simple arrêt de chargement. Un autre bus avec 30 personnes sur le toit klaxonne en continu depuis son
entrée dans le bled. Il nous gratifie d'un nuage de fumée noire à notre passage. Nous sommes déjà dans une brume humide et poussiéreuse qui rend le
soleil pâle et tiède. On se déplace vers une petite échoppe pour acheter de l'eau minérale. Nous essayons de nous faire comprendre de la vendeuse, la
grand-mère. Les jeunes qui sont à côté de nous nous aident d'un mot en anglais parmi deux minutes d'échanges en Népalais. « Fixty roupees », nous
disent-ils en souriant...
Puis dans cette attente indéterminée la misère s'offre à nous. Pneus usés jusqu'à la trame, enchevêtrements de fils électriques, tas d'ordures plastiques,
cadavres de motoculteurs, bidons d'huile éventrés et un peuple en haillons accroupi, dans l'attente. Les enfants morveux, à la poussière collée au coin
des lèvres jouent pieds nus dans ce bord de route. Il font rouler une chambre à air, se lancent des sacs plastiques en riant…
Voilà la vie dans le monde. Celui qu'on appelle tiers-monde. Qui devrait s'appeler plutôt base du monde. Cette base qui alimente la richesse de notre
monde occidental. Celle qui t'apprend à apprécier la vie comme quelque chose d'éphémère, et qui te montre le respect comme règle première.

Ces moments de voyages déroutants sont souvent suivis d'actions tout aussi incroyables. 
Les plus marquants auront eu lieu tout au long de la descente de la Thuli Bheri. Les parents nous saluent de loin, criant "Namasté!" Les enfants accourent
de partout pour nous saluer, et dévalent le long des plages, trébuchant sur les galets, criant et riant. Sur les ponts les femmes qui portent leur chargement
sur le front s'arrêtent et nous sourient. Celles qui lavent le linge nous regardent d'un air surpris et rient en nous saluant. Certains pécheurs nous interpellent
et nous les aidons à traverser leurs lignes d'une rive à l'autre.
Le soir du troisième bivouac, une quinzaine d'enfants et d'ados ont investi notre plage, inspectant notre matériel. Une fois changés et nos affaires étendues
nous avons commencé à jouer avec. Equilibre sur les mains, roues, jonglage, saute-mouton, la ola et même pyramide humaine, nous avons passé plus d'une
heure à nous amuser avec ces petits villageois. Dans leurs regards, on pouvait voir des sentiments jamais vus ailleurs, une sincérité terriblement entrainante.
Un soir à Pokhara je partage un moment unique avec deux couples de jeunes chinois en voyage. Ayant donné mes affaires à laver je suis habillé en vetements
de kayak, mon short nylon par dessus un pantalon en lycra moulant, et mes chaussettes dans les tongs. On se regarde en souriant, échangeant deux ou trois
esquisses d'anglais. Une des filles me trouve "handsome", "beautiful", dans mon style vestimentaire improbable... Je n'en reviens toujours pas.

28-11 Best day of the trip!
Ça y est. On est dedans! Nous voilà partis à deux avec Boris, remontant la Kali Gandaki dans un bus bondé, à la tombée de la nuit. On scrute comme on
peut la rivière, apercevant des passages bien pentus, longs et truffés de cailloux énormes. Balancés de gauche à droite, entouré de gens que nous ne comprenons
pas, en route vers un village reculé de la montagne dont nous ne savons rien. On a trouvé ce qu'on était venu chercher et qu'on peut résumer en un mot : l'AVENTURE !
Celle qui rend incertain le lendemain. Celle qui fait dérouler le temps sans accroc. Là où l'attente rejoint l'action. L'Aventure qui entraîne son lot de bonnes surprises.
La surprise est à l'arrivée. Tatopani. Village perché sur la route fréquentée des trekkeurs de l'Annapurna. Petite enclave internationale confortable peuplée
de gens souriants, parlant tous la même langue. On se met rapidement au dalbat en compagnie d'une jeune femme russe. C'est une belle rencontre.
Elle nous apprend que les Russes se sentent plus proches des Chinois que des Européens… Elle nous indique aussi des hot spring ou aller absolument
(Tato pani veut dire eau chaude). Alors après cet excellent repas nous essayons de trouver ces bains. Puis nous y passons quelques temps, ressourçant
nos corps tendus par tout ce sport et ces sept heures de trajet rebondissant.
Kali Gandaki. Une rivière particulièrement sacrée pour les hindous, prenant sa source au Tibet puis creusant un chemin dans des gorges entre deux des plus
hauts sommets du monde, le Daulhagiri et l'Annapurna. Voilà ce qui nous attend demain et que j'aborde sereinement, délassé par ce sauna, calé dans mon
duvet dans cette petite chambre aux murs bleus, au toit de tôle blanc et au lit dur. Quatre murs, un toit, un lit et un ami, c'est tout ce qu'il faut pour être heureux…
Bonne nuit...

Kayak – 29-11-12 – Best day ever!
La rivière a tenu ses promesses. Six heures de descente de ce qui est peut-être la meilleure journée de kayak de ma vie… Dans le bus de retour à Pokhara,
debout entassé parmi les Népalais j'ai l'étrange et grisante sensation d'avoir les bras plus longs, plus fins et plus robustes. Ma tête est en feu et mon corps rayonne.
Je suis empli d'un mélange de sérénité et d'excitation. Sérénité d'avoir suivi la rivière au plus près, du début à la fin.
Excitation d'avoir surmonté des rapides beaux et engagés.
En kayak, sur la rivière, de nombreux passages s'enchaînent "à vue", c'est-à-dire sans reconnaissance préalable du bord. Cela exige de savoir lire la rivière.
Il faut regarder loin devant pour anticiper sa "ligne". À ce moment précis où on essaye de deviner où aller, on n'est plus dans l'instant présent, mais quelques
secondes en avance sur celui-ci. La gestion du présent est déléguée à son bateau. Le kayakiste,lui, est dans le futur...

The rest day
Le jour qui suit notre fameuse descente est un jour de repos. Nos corps gonflés d'adrénaline sont maintenant retombés dans une plate migraine. Le sommeil
a été profond mais c'est un rêve étrange qui réveille mon esprit. Je m'imaginais parti aux États-Unis le temps d'un week-end pour faire une soirée avec Evan
Garcia, jeune star actuelle du petit monde du kayak freeride… Ma colonne vertébrale semble s'être soudée, empêchant toute mobilité de ma tête jusqu'à mes
hanches, et mes bras pendent inertes le long de tout ce bloc de courbatures. Mes jambes, relativement épargnées par nos efforts de la veille, refusent de se
mouvoir à plus de la moitié de leur vitesse habituelle. C'est l'énergie naturelle qui leur manque. Seule l'image d'un vieux C15 blanc carburant à l'huile de friture
recyclée me parvient. Un bon jour d'action annonce un tout aussi bon jour de repos… Manger beaucoup, marcher lentement, se laver chaudement, s'étirer
les muscles et faire la sieste, voilà le programme bien mérité de ce lendemain d'aventures ! Appétit insatiable oblige, ce jour de repos est aussi utilisé pour
préparer le trip du lendemain...

My boat
My boat is my best friend
He shows me the way
I just have to follow him
He'll carry me from source to sea
And that's why I love my boat, and that's why I love my boat...

Né dans la campagne néo-zélandaise, il a pris forme sous mes yeux. Dans l'atelier je lui avais choisi sa musique. The Doors pour la liberté, le reggae de 
Black Uhuru pour la robustesse. Il a suivi ses premiers flots sur les belles rivières de son pays natal. Puis à survolé les océans et continents jusqu'aux 
Alpes françaises. Ensemble nous avons dévalé l'Ubaye, le Guil et plein d'autres perles d'eau vive. Mon bateau m'a emmené faire mes premières 
grandes chutes, en Italie. Nous voilà maintenant au Népal. Sans lui, pas de descente.
Je redeviens touriste. Ici il s'appelle Dunga. N'est-ce pas lui que les enfants applaudissent et saluent ? C'est avec lui en tout cas qu'ils jouent à chaque arrêt de bus. 
J'y ai calé mes affaires de voyage. Mon duvet, mon passeport, mes billets, je lui ai tout confié. Au fin fond des gorges que l'on traverse, il n'y a que mon bateau 
qui puisse me permettre de passer.
Sur l'eau je le laisse me guider. Il prend la bonne inclinaison et le bon angle pour passer entre les vagues. Quand la marche devient vraiment haute ou le rouleau 
trop puissant c'est la pagaie qui intervient. Elle a su se faire discrète jusque-là, fidèle alliée de notre duo, toujours une pale immergée guidant l'ensemble dans la 
bonne direction. Mais à ce moment précis son rôle passe au premier plan. Elle va lancer le kayak dans les airs pendant un court instant, décisif. Ma tâche consiste 
à transmettre le message d'envol à mon vaisseau. 
Je commence à prendre les informations auprès de ma pagaie qui est loin devant mes pieds. Mes doigts se mettent à chauffer ; mon bras se durcit, mon épaule se 
resserre vers mon dos ; mon ventre se redresse, mes hanches se déplient; mes jambes se tendent et mes pieds transmettent ardemment toute cette énergie à mon 
bateau qui rue, se cabre et s'envole, licorne magnifique que je chevauche dans les airs. Eclair d'apesanteur, je vole et mes pales vibrent dans l'air. 
Préparant l'atterrissage je reviens vers l'avant et replace la pagaie, prête à nous relancer vers de nouveaux rapides...

1/12/12 - the trip day
Après un jour de bateau, un jour de repos. Après le repos, un jour de transport. Réveil 5h15, préparation des affaires puis premier taxi, première négociation,
 première impression de se faire avoir. Les kayaks sont une excuse pour nous demander le double du prix. Premier chargement sur la galerie. 
Puis nous recommençons la même chose cinq minutes plus tard à la station de bus : Négociation, entourloupe Népalaise, chargement, protection des bateaux 
contre les terribles cornières des galeries, le véritable danger du Népal. Le trajet en bus est un interminable chemin de croix, genoux serrés contre le siège de 
devant, la circulation coupée dans les jambes à cause d'une banquette ultra fine, épaules contre épaules et subissant les poussières, pollutions et mauvaises 
odeurs d'embrayage chaud. Une musique indienne avec une chanteuse à la voix nasillarde agresse nos tympans à 100 décibels. N'existe-t-il qu'un seul CD 
national pour tous les bus? A l'avant de celui-ci nous rebondissons dans tous les sens et voyons arriver face à nous des engins de toutes tailles qui nous
 frôlent en klaxonnant. A l'arrière les cahots de la route nous font parfois décoller, heurter le plafond de la tête puis retomber lourdement sur nos fesses
 anesthésiées... Il ne faut pas être à l'arrière.
Toutes les deux minutes nous nous arrêtons, deux ou trois personnes accompagnées d'un cageot de pommes, d'un panier d'osier ou d'une chèvre s'entassent 
dans le couloir puis sur le toit quand il n'y a plus de place. Les vieilles dames se raclent profondément la gorge et crachent dehors. Certaines demandent un 
sac plastique et vomissent dedans. Petit à petit, l'entassement aidant, des mains des bras et des fesses nous caressent, nous frôlent et nous touchent sans la 
moindre gène. C'est généralement à ce moment que survient la terrible envie d'uriner... Peu de temps après, vers onze heures, notre conversation revient 
vers les mêmes sujets : Le Jambon Beurre, la Tranche de Paté de Campagne, le Saucisson et la bonne bouteille de Vin Rouge, du Vaucluse de 
préférence pour Mr Boris...
Ce sera chips ou biscuit coconut et mineral water.
Après 5 ou 6 heures nous arrivons au bout de la route goudronnée. Il ne nous reste plus qu'une trentaine de kilomètres en remontant la vallée. Nous 
devons trouver un autre bus. Après la même routine nous partons pour le dernier voyage, sur piste celui là. Nous voyons la rivière que nous allons 
descendre, elle est bleue turquoise, puissante et pentue. Elle est loin au dessous de la piste, pourtant à un mètre près on pourrait se retrouver dedans 
sans avoir le temps de comprendre pourquoi le bus aurait raté son virage... Qu'il est long ce dernier trajet! C'est pour cela, après avoir déchargé et 
porté nos bateaux et sacs vers une petite auberge aprement négociée, que nous nous écroulons sur notre petite couchette dure, épuisés par ces 
100 kilomètres de trajet, cherchant à reprendre des forces pour la journée d'action qui va suivre !

2-12-12 -Marsyandi (Syange -> Bhulbule) - Best river ever !
La principale différence entre les rivières népalaises et l'Ubaye, à volume et pentes égaux, est que les premières sont naviguées à bas niveau d'eau. 
Nous évoluons au milieu de blocs titanesques, plus ou moins espacés, suffisamment pour laisser passer un, voire deux kayaks de front. Nous 
pouvons nous lancer dans des rapides sans en voir la fin à l'avance, certains de trouver une passe entre ces géants de pierre et parmi ces
 puissants remous, vagues, rouleaux et autres tourbillons aquatiques. Toujours en comparant l'Ubaye à ses cousines hymalayennes, j'essaie 
parfois d'imaginer ces mêmes rapides par hautes eaux. Nos petits corps, même juchés sur leurs frêles embarcations n'y auraient 
certainement pas leur place. Les fourmis sur une brindille se noient rapidement dans le ruisseau.

3-12
Notre voyage se dirige vers sa fin. Dernier bus de piste. Dernier dalbat. Dernière rivière "difficile". J'admire en ce moment le dernier coucher de soleil sur le Manaslu II et son 
voisin enneigés. Éphémères instants de pure beauté... Encore aujourd'hui je me suis dit que je n'avais fait qu'effleurer fugacement la rivière. J'ai plongé dans ses yeux bleus 
turquoise et en suis tombé amoureux pour le restant de mes jours. Elle, demain, ne se souviendra pas de moi . Comment pourrait-elle m'aimer alors que mes semblables la 
barrent, la souillent, l'assèchent et la détournent ? Cette Dame qui dans son enfance se parait de si beaux habits de glace, et que nous lui achevons d’ôter. Quand elle sera nue, 
soumise et entravée oserons nous toujours jouir de ses formes ondulantes et généreuses ? Nos enfants la verront plate, flétrie et sans vie et ne leur accorderont certainement 
que mépris, souillures et crachats. Quel preux chevalier osera braver le tortionnaire humain pour la libérer de son oppresseur ? J'en viens à réver à un proche cataclysme. 
un évènement d'échelle planétaire qui rendrait sa liberté à toutes ces Dames malmenées par ces êtres lilliputiens.

Après un mois passé à naviguer des rivières exigeant le meilleur de nous même et à chercher nos propres solutions je me rends compte des progrès réalisés. Ce qui au début 
nous intimidait nous fait maintenant sourire et nous nous lançons presque à l'aveugle en riant dans des rapides qui nous auraient, il n'y a pas si longtemps, certainement 
impressionnés. Un mois seulement, et dix ou douze journées de kayak "engagé". Ceci m'évoque deux choses. Quelle est la prochaine étape? Les rapides que je descend
sont loin d'être impressionnants comparés à ceux passés par le gratin mondial. Je préfère porter ceux qui me semblent accessibles mais aux dangers trop évidents. 
Néanmoins je rêve à de grands noms de rivière comme la Stikine en Alaska ou le Rio Baker au Chili. N'ai-je pas accompli un de mes rêves en descendant la Thuli Bheri ? 
Qui dit progression dit aussi plus d'engagement et donc des sanctions potentiellement plus lourdes en cas d'erreur.
L'autre idée que cela m'inspire est la rapidité de progression et de confiance que nous avons eu, aidés par notre maîtresse la rivière ("supreme master of the art of flow" 
D. Ammons). J'arrive à anticiper presque sans faillir les rapides et mouvements d'eau que nous allons passer, et de là construire une trajectoire et tenir précisément une ligne 
choisie, le tout dans un plaisir immense et sans fond. Il doit donc en être de même pour toute autre personne douée dans quelque autre activité. Je retrouve d'ailleurs la même 
chose dans mes autres loisirs ou dans certains métiers. Chaque activité pratiquée régulièrement est source de progrès qui peuvent être parfois spectaculaires.
Quels sont dans mon cas précis avec le kayak en eau vive les recettes qui ont marché? Avant tout il y a l'amour profond pour mon sport.
Ce sentiment de bonheur à chaque fois sur l'eau est sans cesse renouvelé. De là en découle l'obsession, celle qui en fait même rêver la nuit. 
Obsession dans les discussions, dans les lectures et les visionnages vidéos, dans l'organisation du temps et même dans le choix de mon métier. 
Obsession rime avec progression à n'en pas douter. Un autre point essentiel est la technique. J'ai appris, par des personnes sages ou dans les 
livres les fondamentaux techniques de mon activité. J'en ai découvert certains par moi même. Ma pratique régulière a consisté à pousser le plus 
loin possible chaque fondement de mon sport. C'est d'ailleurs certainement une des différences entre le bon compétiteur de slalom que j'étais 
et les grands champions, qui, passant plus de temps penchés sur ces questions ont eu la possibilité de les exploiter plus avant. M'échauffant 
ce matin sur la rivière je pensais même qu'il y avait un côté inné à cette progression, pouvant se passer de mots pour la décrire. J'ai eu enfin 
la chance d'être bien entouré gagnant ainsi du temps dans ma progression. Mais pourquoi se spécialiser dans une activité onéreuse alors que 
certains aiment et pratiquent très bien une activité lucrative et/ou moins traumatisante pour le corps? Un maître boulanger ou un trader ont 
certainement autant de plaisir à anticiper les résultats de leurs actions. Je ne me vois pas boulanger, encore moins un enc**é de trader. 
Je pense qu'il faut faire quelque chose que j'aime. Et tel ces moments passés en surf au pic, savoir saisir la bonne vague au bon moment.

4-12 Le grand départ
C'est aujourd'hui que nous devons charger la totalité de nos affaires dans nos kayaks pour descendre la rivière Marsyandi vers Kathmandou. Nous prenons notre temps, 
attendant que le soleil sorte au dessus des hautes collines qui bordent Bhulbule. Nous essayons de tout caler dans nos sacs étanches : Deux petits de dix litres à l'avant, un de 
quarante litres à l'arrière droit et un peu de bordel à l'arrière gauche. Entre mes jambes ma corde, ma gourde et ma caméra. Et zut! Il n'y a plus de place pour mes chaussures! 
Elles finissent dans le bateau de Boris, qui lui va naviguer avec son matelas sanglé sur son pont arrière.
Puis nous prenons congé de nos hôtes, une famille inoubliable, et descendons à la rivière. Quelques coups de pagaie d'échauffement où nous prenons conscience du poids de 
nos embarcations puis nous nous lançons dans notre dernière descente. Quelle partie Magnifique ! De gros rapides nous attendent encore, mais sans jamais avoir besoin de 
débarquer nous avançons très vite. Nous nous déplaçons sur la rivière avec toute notre vie dans nos bateaux. Un sentiment immense de liberté m'envahit. Nous retournant nous 
apercevons les hauts sommets enneigés qui semblent nous saluer. La rivière à chaque virage nous offre un autre beau rapide et un décor magnifique. Nous sommes partis pour 
deux jours et une nuit à la belle étoile sur une plage. A un moment je place mon kayak dans un mouvement d'eau intriguant. Je me sens alors couler sous la surface avec mon 
bateau, puis la rivière me recrache joyeusement dans les airs... "Encore !!!" On se regarde en riant, avant d'être entrainés dans le prochain toboggan. On navigue en plein 
bonheur et voudrait que jamais cela ne s'arrête.C'est pourtant un barrage hydroélectrique qui nous force à débarquer. Nous allons devoir trouver un bus pour faire quelques 
kilomêtres avant de retrouver de l'eau vivante. Nous commençons l'attente en affaires de kayak puis nous refroidissant nous décidons de nous changer. Quand un bus accepte 
de nous prendre nous choisissons finalement de rentrer directement à Katmandou, stoppant prématurément notre descente nomade. Abandonnant la rivière et sa nature 
magnifique, la civilisation nous récupère et nous ramène à la pollution, au stress. Les 6 heures jusqu'à la capitale sont longues, très longues....


6-12 Dernières heures à Katmandou. Y retournerai-je un jour?
Je me retourne sur ce temps passé au Népal. Des journées intenses vécues lentement. Des opportunités offertes et saisies. D'autres non. 
Il y a quelque chose qui sonne faux chez les habitants des capitales. Ils semblent errer, bavarder sans but, nageant dans le grand océan 
argenté de la monnaie, accrochés parfois à une bouée d'espoirs ou se noyant dans des plaisirs artificiels et immédiats. Certains centres culturels 
sont riches d'humanité, de spiritualité. Cela m'échappe. Pourquoi tous croire aux mêmes mensonges? 
Il n'y a pas d'être à dix bras habitant dans les hauts sommets sacrés.

Pourtant la-haut il y a autre chose, à protéger. Bien plus fragile qu'un dieu tout puissant mais qui contient la vie plus que tout. Il y a les glaciers et leur eau qui coule, pure et belle.
 Nous pauvres humains obsédés par notre survie n'avons pas pu nous en rendre compte et sommes en train de détruire cette planète qui nous fait vivre, tel un parasite infestant 
l'arbre et l'asphyxiant. Face à l'absurdité de nos vies certains se centrent sur une vie close, de famille. Ils s'y sentent certainement très bien, leur vie sera prospère et leurs biens 
entassés dans leur propriété. Je n'en suis pas ! Il y a bien longtemps que j'ai quitté mon village et laissé ses portes se refermer derrière moi. Rien depuis ne m'a plus contenté 
que d'évoluer librement ailes déployées, planant autour du monde. Je revois mes histoires amoureuses comme autant de prisons, n'osant même plus rêver.
Tous les occidentaux devraient venir au Népal, se mélanger à la vie de ces habitants ne serait-ce qu'une seule journée. Se rendre compte que certaines choses comme les 
nouvelles technologies ou le choix immense de n'importe quel produit ne sont pas indispensables. Pour réaliser que de nombreuses choses qui nous semblent basiques ne sont 
en fait pas acquises. L'eau potable, l'électricité, le ramassage des ordures, les routes, le traitement des eaux usées, la voiture pour un, la télévision...

"Qu'est ce que c'est que ça?
-La pierre philosophale et l'élixir de longue vie. C'est le grand oeuvre des alchimistes. Qui boit de cet elixir ne sera jamais malade, 
et un minuscule fragment de cette pierre transforme en or n'importe quel métal.
[...]-Etes vous fou? Pourquoi avez-vous répondu ainsi?
-Quand nous avons de grands trésors sous les yeux, nous ne nous en apercevons jamais. Et sais-tu pourquoi? Parce que les hommes ne croient pas aux trésors."
L'alchimiste

Ca y est. C'est fini. Il n'y a pas de transition, une fois montés dans l'avion le Népal s'est envolé très loin, il est redevenu royaume inaccessible. Le monde occidental, ouaté et 
poli nous a rattrapé.Poli... Synonyme d'érodé, usé, lisse et sans aspérité. Je préfère la politesse des cailloux des rivières sur lesquels glisse et travaille l'eau libre et folle. 
Qui nous a poli nous?

Ce voyage a rallumé un feu sur de vieilles braises, et dans mon âme je veux qu'il brûle encore. Les plans à long terme et autres projections d'avenir n'auront 
pas raison de lui. C'est aujourd'hui que l'histoire s'écrit et qu'elle avance. Je ne pourrais jamais aller contre mes valeurs. La Liberté. La Liberté a un prix qui 
ne se compte pas en monnaie. Qui ne peut se compter d'ailleurs. En fait elle est inestimable. Il faut savoir la prendre, mais le plus dur est de la garder. Confort 
et Sécurité sont là à portée de main, il suffirait juste de poser la Liberté à coté de soi un court instant, prendre les deux autres à deux mains et récupérer du 
bout des doigts celle qu'on a laissé de côté juste avant. Mais la Liberté est un fluide précieux et volatile. Ecarte un instant les doigts et elle s'échappe, coule, 
tombe et s'évapore avant même d'avoir touché le sol, si instantanément que l'on oublie vite les bienfaits de sa fraicheur. La Liberté liquide, contre les solides 
Confort et Sécurité. Elle ne pourra que combler les espace vides.

"Il nous faut trois jours, répondit l'alchimiste. Il va se transformer en vent, simplement pour montrer la force de son pouvoir. 
S'il ne réussit pas, nous vous offrons humblement nos vies, pour l'honneur de votre clan."
L'alchimiste

L'alchimiste. Il enseigne de croire en soi et d'aller chercher sa légende personnelle. Ce que j'ai ressenti en naviguant, je l'ai aussi ressenti en voyageant. Il faut être ouvert, 
savoir patienter et saisir l'occasion quand elle arrive. Il faut suivre son coeur et son intuition et on peut se retrouver poussé par des forces impressionnantes. Il y a possibilité 
d'évoluer dans une vie engagée si on prend le temps d'apprendre et avec le courage de se lancer. Et c'est en suivant cette ligne que la vie prendra alors tout son sens. Avec 
ses moments intenses et ceux plus mouvementés. Avec son exclusivité : Un seul passage, une seule vague parmi la série, en faisant de son mieux pour en faire quelque chose 
de beau.
De ce carnet restent deux noms : Baker et Stikine. Sud du Chili et Alaska... Restent les autres mots qui relatent nos aventures. Les photos et vidéos aussi, les rencontres.
Tous ces gens qui saluaient les voyageurs de l'eau, accoutrés, casqués et armés de leur pagaie, chevauchant leurs montures multicolores. Ces échanges à demi-compréhension 
avec ces hommes et femmes que l'on nomme étrangers. Comment quelqu'un qui te regarde sincèrement et profondément peut-il être appelé "étranger" ?
Certaines choses nous ont manquées. Le prix de la liberté est là. Ne rien avoir. Il faut donc pouvoir se passer de tout, chaque possession n'en ayant que plus de valeur. 
Il faut chercher ce qu'on aime. Pas tant ce qu'on aime faire mais plutôt ce qui nous correspond et nous épanouit. Ce qui nourrit le feu intérieur et fait éclore la vie en nous.

L'inspiration me quitte à mesure que nous nous rapprochons de la France. L'avion avale, implacable engin, les distances. Flottant dans un air pur sec et lumineux, au dessus 
de sables infinis. Au loin une chaine de montagnes enneigées recèle d'autres mystères, appelle à l'aventure... Qu' y a-t-il en son centre? Et de l'autre côté? C'est étonnant 
comme les bons livres parlent de vérité. Notre société actuelle semble remplie de mensonge. Mensonges polis, ou pour rendre mieux ou pour faire plaisir. Paradoxalement 
en France, innombrables sont ceux qui prétendent détenir la vérité.
Les nuages sont si beaux vus d'au dessus. Leur contemplation m'aveugle. L'eau, l'eau toujours qui sous sa forme la plus pure est source inépuisable de beauté, de joie, de vie. 
Celle-là même qui nous compose. Celle qui nous attend dans quelques heures sous forme de flocons gras et généreux...
C'était il y a un an, jour pour jour. Je me revois en chemin pour les transmusicales de Rennes. Je me rappelle cette même humeur lunatique m'entrainant de la joie la plus grande 
à la détresse la plus profonde en une fraction d'instant. Je revois mes amis partis trop tôt. Une année a passé, pareille à un des ces jours de préparation au Népal. Beaucoup de 
bonnes choses ont eu lieu mais j'aperçois déjà au loin la cassure qui se dessine. La rupture de pente et les énormes blocs semés sur la route. Il va falloir prendre le temps de 
s'arrêter et regarder le rapide intimidant qui s'offre à nous. La décision de passer sera un véritable pas en avant, engagé à cent pour cent pour sa vie. Au contraire le portage 
et le refus de passer entraineront des regrets. Et cette chance va s'offrir à nous une seule fois. Pas de retour en arrière possible, juste un gout amer dans une bouche serrée 
ou au contraire celui acide et puissant de l'accomplissement, accompagné d'un regard plus perçant, d'une sensibilté accrue. Qu'ai-je à perdre dans cette histoire?
Pas grand chose en vérité.

Et à cet instant j'espère juste un beau passage dans ma vie....

Matthieu Le Gall - Voyage au Népal, novembre-décembre 2012.
 
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